J’ai eu envie de parler de ce que j’avais vécu, de ce que j’avais ressenti, de ce que j’avais entendu et non pas de m’inspirer d’écrits d’autrui au travers de leur vécu.
C’est une analyse de mon expérience qui reste très personnelle, qui n’est que mon point de vue.
Je vis une expérience auprès des personnes sans logis dans un accueil de nuit d’urgence d’EMMAÜS depuis 2 ans et j’ai dû rencontrer environ 800 personnes.
Une fois par semaine, de 19h à 23h, je viens passer la soirée avec eux, ils sont entre 5 et 15 dont environ 5% de femmes. Nous préparons le repas, mangeons puis discutons, chantons, jouons ensemble.
Mon rôle est d’essayer de créer un climat de convivialité entre ces personnes qui ne se connaissent souvent pas, qui sont de toutes éducations, origines, nationalités et qui ont des expériences tous plus ou moins éprouvantes. Leurs différences peuvent être parfois un frein à la rencontre alors qu’elle est pourtant souvent un plus, une source d’échange quand cette barrière est franchie.
Il m’a été permis de rencontrer de nombreux personnages de toutes origines qui m’ont toujours respecté comme moi je les respecte.
J’ai ressenti chez eux un grand besoin d’être entendu, de parler, d’être écouté, et surtout d’être considéré comme une Personne et non comme un « Sans Domicile Fixe ».
Certaines personnes particulièrement discrètes s’isolent, semblent réservés mais dès que l’on va vers elles pour essayer de communiquer, elles deviennent très volubiles et profitent de ce moment rare pour « vider leur sac ».
La règle chez les SDF
Qui n’a pas de domicile, n’a pas d’emploi ;
Qui n’a pas d’emploi n’a pas d’argent ;
Qui n’a pas d’argent se retrouve dans la rue, démuni.
Quand un SDF arrive à EMMAUS en annonçant avec joie qu’il a trouvé un logement donc un nouveau départ pour lui, il se trouve face à des réactions mitigées : soit un réel plaisir pour des colocataires altruistes soit une grande jalousie.
Qui sont-ils ?
– Certains sont d’anciens responsables d’entreprises qui ont fait faillite, entraînant pour ceux-ci successivement chômage, puis déprime, alcoolisme, divorce, séparation de leurs enfants.
– Certains qui sont issus de familles défavorisées ou de familles nombreuses, ont dû soit très jeunes quitter leur famille ne pouvant subvenir à leurs besoins, soit souffrir d’un manque d’éducation voire d’affection. Je pense ici, entre autres, à une jeune femme que je côtoie depuis quelques temps à Emmaüs. En effet, celle-ci issue d’une famille nombreuse, avec un père constamment énervé et agressif, à 35 ans se retrouve séparée de ses 5 enfants (la dernière à 2 ans), dans la rue, sans emploi, en perpétuel conflit avec tout être humain qui l’approche. Il y a quelque temps, elle a voulu que je lui enseigne quelques rudiments de guitare et m’a surprise dernièrement en me disant que chaque fois qu’elle commence à s’énerver, elle prend sa guitare et se défoule de cette manière pacifique.
Elle va pouvoir commencer peut-être enfin à aller vers les autres sans hostilité, un début de socialisation !?)
– Il y a aussi des demandeurs d’asile avec des mœurs et des coutumes différentes et on trouve ici les limites de la tolérance de la part des autres colocataires,
ceci étant souvent dû à des incompréhensions de leur mode de vie, de leur culture. Ces exilés parfois issus de milieux aisés ont quitté du jour au lendemain leur pays Rouanda, Tchétchénie, Kosovo ou Azerbaïdjan pour un « Nirvana ». Ils se retrouvent dans les locaux d’EMMAÜS ce qui s’avère être un véritable électrochoc. Malgré tout, je me suis retrouvée parfois à faire des parties de cartes endiablées et joviales avec un polonais, un russe et un bosniaque, aucun ne parlant français. Ce moment fort cocasse a permis, je pense, à mes partenaires d’oublier leur galère quelques instants.
– De plus en plus de personnes ayant un emploi, se retrouvent sans logement, dans la rue, leurs salaires ne suffisant plus pour payer 2 mois de caution ainsi que des loyers à des prix exorbitants notamment dans les grandes villes.
– Certains ont choisi « leur » liberté.
Mais quelle liberté ?
A quel prix ?
La liberté de ne pas travailler, d’aller là où ils veulent, quand ils veulent, de vivre parfois aussi dans des conditions difficiles. Cette façon de vivre, ils l’ont choisi et c’est en cela que nous devons la et les respecter.
– Puis il y a les marcheurs, ceux qui font le pèlerinage de St Jacques de Compostelle, par exemple ; ceux qui font les « saisons » : ramassage de fruits, légumes ou champignons. Pour ceux-ci, la concurrence est rude et les conditions de travail ont bien changé : les revenus sont moindres et surtout les saisonniers doivent maintenant payer leur pension.
Leur rapport à la Religion
Certains sont déçus de la vie et ne peuvent concevoir qu’un créateur soit disant bienfaisant ait pu leur offrir cette vie là.
D’autres n’ayant ni familles, ni amis trouvent en la religion quelque chose qui les rassure, qui les sort de leur détresse, de leur isolement (J’en ai rencontré quelques uns qui parlaient seuls et j’ai entendu des mots comme « solitude, c’est dur… »)
La Vie en collectivité
Le fait de vivre en collectivité les oblige à respecter certaines règles, à s’entraider, à être solidaire les uns des autres.
Faire des activités ensemble après le repas leur permet de s’intégrer plus facilement. Cela me rappelle une anecdote.
Au moment de Noël, j’ai proposé aux personnes qui étaient là de m’aider à décorer le sapin. Plusieurs se sont proposés, seul un, particulièrement grand, s’est moqué et s’est assis dans un coin en nous regardant nous activer. Pour mettre l’étoile sur le faîte du sapin, personne n’était assez grand. J’ai alors réquisitionné notre récalcitrant pour cette tâche. Celui-ci s’est levé à contre cœur, a mis l’étoile à son emplacement…Puis en admirant son « œuvre », il a souri, pour la première fois de la soirée… et dans ses yeux qui brillaient, j’ai pu voir un instant le reflet des boules de Noël.
Le regard des «autres »
Certaine m’ont expliqué que la plupart d’entre eux ne tend pas la main dans la rue pour pouvoir s’alimenter (de nos jours, de nombreuses structures leur permettent de s’alimenter correctement) mais pour s’acheter des cigarettes, de l’alcool, de la drogue ou même parfois des CD qui sont pour beaucoup d’entres eux une nécessité plus qu’un luxe pour rester en vie, même si pour nous cela semble superflu. Un manque, que ce soit d’alcool ou de drogue peut les conduire à la mort.
Le regard des passants sur les personnes qui tendent la main est variable mais la plupart du temps, peut-être à cause d’un sentiment de culpabilité ou de la peur de l’inconnu, les passants tournent la tête alors qu’un simple sourire serait une marque de reconnaissance dont ils ont grand besoin. Ce simple échange leur permet de se sentir exister.
L’exclusion est un problème de moralité publique.
La vie dans la rue est une torture.
La CIA a établi des documents qui définissent les limites acceptables de la torture. On y trouve quelques points fondamentaux comme le manque de sommeil, la dénutrition, l’hypothermie ce que vivent les SDF au quotidien.
Se mettre à l’abri est fondamental pour des raisons éthiques et des raisons qui relèvent des droits de l’homme.
C’est un problème de société scandaleux et obscène : il y a de nombreux décès chaque année.
Pour conclure, je vais reprendre mon titre « mon expérience chez des exclus de la société ». Le « des » signifie que les personnes dépourvues de logement ne sont pas les seuls exclus, il y a aussi les handicapés, les personnes de très petites tailles ou de très grandes tailles, les personnes fortes, les personnes homosexuelles, etc…
Je précise que ce sont des Personnes avant d’avoir ces caractéristiques dites « hors normes ».
Mais qui fixe donc ces normes ?
Sans doute, les personne qui se trouvent normales.
La plus grande souffrance de ces personnes ne vient pas de leur différence mais du regard souvent insistant, critique parfois méprisant des autres sur leur différence.
Pourquoi une personne différente devrait-elle être inférieure aux autres ?
En quoi cette hiérarchisation est-elle justifiée ?
La différence ne devrait-elle pas être, pour la plupart du temps, un plus, un enrichissement ?
Si chacun d’entre nous était ouvert, respectueux et tolérant envers les différences d’autrui, il y aurait beaucoup moins de gens se sentant exclus.
Je voudrais terminer en précisant que les moments que je passe avec ces gens-là sont une source énorme d’enrichissement pour moi. En effet, étant profondément humaniste, j’aspire à rencontrer des personnes différentes, pour mieux connaître l’Autre, le comprendre pour surtout l’accepter tel qu’il est et donc mieux me connaître moi.